Thierry TREMINE. Octobre 2001

 
 

FIGURES LITTERAIRES DU DESORDRE AMOUREUX (II)

 
" Tue-moi, frappe moi donc ". Et quand enfin il la poignarde, elle s’agrippe à lui avec un sourire qui revient enfin, comme le visage fêlé, comme la révélation de la fêlure qu’elle portait depuis le début mais qu’elle cachait, que la vie cachait- mais c’est un autre sourire, d’au delà de la vérité, comme une délivrance, ou comme une extase " Régine Crespin. " Ma Carmen ".[1] Régine Crespin, qui fut l’une des grandes Carmen à la scène, nous montre quelle doit être l’intelligence du rôle : retrouver par le chant le tragique et la cruauté de la nouvelle de Mérimée, en dépit d’un livret attiédi par les convenances du second empire

Dans cette marche à la mort consentie, Carmen n’est pas une femme libre, ou plutôt elle n’a comme liberté que d’accomplir le destin dont elle s’est enquis dans le plomb fondu de l’ourlet de son jupon rouge de femme nubile, dans l’interprétation des événements insolites ou la lecture des cartes.

Lorsqu' arrive la scène finale de la nouvelle de Mérimée, elle pourrait s’enfuir sur le cheval de don Jose, mais préfère revenir auprès de lui pour que le destin s’accomplisse et le suivre dans la mort, alors qu’il la tue . C’est la formule qu’elle emploie : " je te suis à la mort, oui, mais je ne vivrais plus avec toi ". Jose est l’instrument de sa propre mort, il n’a pas d’autre place possible. En écho, une autre réponse au désir du navarrais donne, un peu plus loin, la clé de l’œuvre : " oui, je l’ai aimé (Lucas), comme toi, un instant, moins que toi peut être. A présent, je n’aime plus rien, et je me hais pour t’avoir aimé. " (souligné par nous)[2].

Cette phrase mélancolique, évoque à nouveau la temporalité de don Juan, dans la succession des aventures : Carmen n’est pas une femme qui se lie. Cependant, la fin n’est pas ici imposée par l’ordre divin, mais par la volonté mélancolique de tuer en soi un amour perdu, ou peut être l’impossibilité de l’amour. Carmen appartient à la mort, poursuivie avec obstination. Ce qui faisait vivre don Juan, l’éphéméride des amours, manifeste chez Carmen les stigmates de sa propre disparition. Lorsqu’elle se dit libre de ne pas se lier à un homme, particulièrement ce " franc navarrais " qui veut se l’attacher , elle sait par les présages ce que cela signifie. L’envolée maniaque de don Juan, l’homme baroque, s’est transformée chez Carmen en course funèbre mélancolique, en deuil d’amour selon l’expression de Claude Nachin.[3].

Ceux qui ne retiennent de Carmen que le culte de l’instant, le plaisir sans contraintes ou l’animalité du sexe n’ont perçu que la moitié du rôle. Ils ne conservent du personnage que ce qu’il crée, un espace de liberté, une féminité nouvelle quand bien même, pour que cela naisse, il fallait s’arranger de manière nouvelle de l’inéluctabilité de la mort et de la fugacité du désir. Carmen traverse la vie sans aussière, et lorsque le dernier vent de suroît tombe, que le dernier homme s’agite au nom de l’amour, de Dieu, du lien ou de l’avenir elle ne voit que l’abîme de sa fin. Dans ce que nous pensions être la confusion d’une vie trop libre, il y avait une mission : ne plus être cet éternel féminin oscillant, depuis le début du siècle, entre la vierge pugote et la putain phtisique. Pour cela, il fallait qu’un archéologue un peu mondain se départisse d’un peu de sa féminité et rencontre deux anachronismes : le Romantisme et l’Espagne, après avoir enterré don Juan.
 

  • Carmen : la féminité de Mérimée

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    La nouvelle de Mérimée est construite autour du déroulement de la fatalité, à travers la déchéance d’un amant malheureux. Don Jose, le " vieux chrétien ", perdu par le jeu de paume et l’amour, vient révéler à Carmen son être pour la mort. " Calli elle est née, calli elle mourra. " " C’est écrit ", répondra-t-elle par deux fois.

    Qu’est ce qui est donc écrit, dans cette première partie du 19eme siècle ? L’aspect satanique et délétère du désir féminin, dans le personnage d’une sorcière laïcisée sous forme d’une gitane, d’une orientale, d’une " égyptane ", selon le mot d’Achille de Lauzières [1].

    La femme fatale post-romantique n’est plus la Charlotte de Werther ou la Marguerite de Faust ; elle est la Marguerite au camélia, la demi-mondaine qui fait le malheur des familles ou pire, la " pouliche du haras de Cordoue " qui jette une fleur de cassie entre les yeux du navarrais, préfigurant par ce geste , par cette fleur qui sent le poison de l’amour, la mise à mort d’un " vieux chrétien ". Celui ci n’aspirait pourtant dans la vie qu’a devenir maréchal des logis et redoutait depuis toujours les femmes du sud : " dans mon pays une femme en ce costume aurait obligé le monde à se signer ".

    La nouvelle de Mérimée croise plusieurs thématiques classiques de l’amour-poison : le désir féminin, le destin révélé à la pythie et la mort liée au désir. La fin de la rencontre voit un don Jose revenir de la messe pour retrouver une Carmen triste, lisant dans les présages leurs fins prochaines. Carmen est sans passé, sans avenir et sans descendance ; elle est de passage pour le malheur des hommes2.

    S’il s’agit de thématiques occidentales classiques de la rupture du lien, il faut garder à l’esprit que le personnage de Mérimée est une figure exotique du désir chez un homme du second empire. Cette réalité est redoublée par le livret de Meilhac et Halévy, qui tentent de faire de Carmen une femme légère, alors que la musique se situe du côté de la passion.

    La Carmen de Bizet est une femme que l’on peut trouver libre, celle de Mérimée ne l’est pas. Elle est libérée mais elle n’est pas libre, elle le sait ; de là cette tristesse lucide qui parfois la saisit . Dans cette construction imaginaire, on devine que la féminité, affaire d’homme, est arrachée à certains auteurs tels Mérimée, Flaubert ou Michelet. Carmen, la Sorcière, Bovary naissent ainsi mène le branle, lorsqu’il monte une supercherie littéraire en signant ses premiers écrits de théâtre du pseudonyme espagnol et féminin de Clara Gazul. Même s'il ne dit pas, comme le fera Flaubert à propos de Bovary, "Carmen, c'est moi", c'est cependant de cela qu'il s'agit: cette figure nouvelle de la féminité est le produit d'un auteur qui réfléchit sur son propre désir . La fêlure de Mérimée, c’est Carmen qui la configure.
     
     

  • Carmen, le pendant de don Juan ?

  • Dans notre précédent travail, nous avons parcouru la fable donjuanesque, née d’un personnage étroitement lié par le théâtre à la fin des conquêtes espagnoles. [4]

    Don Juan, métaphore sensuelle de Cortes, est d’abord une présence qui liquide le merveilleux du moyen âge. Le libertin voit apparaître chez Molière une réflexion philosophique sur ses rapports avec le ciel ; le théâtre permet la mise en acte d’une philosophie du Soi ; l’appétit féroce de la raison s’éveille.

    Un siècle plus tard, la musique de Mozart signe l’achèvement de la légende ; Kierkegaard nous propose, pour l’éternité, que le don Juan de Mozart reste l’expression musicale du pur désir, dont chacun dispose désormais, Albert Camus retrouve enfin, dans "l’homme absurde", la combinaison précieuse entre don Juan, la conquête, la Méditerranée et le théâtre, préfigurant une nouvelle présence baroque [5]. L’absurde, c’est en fait Carmen qui le représente vraiment , car Don juan n’avait guère conscience de sa mission : mettre à mal les simagrées du ciel et du lignage. Il n'avait même de représentation de sa mort que celle d'un adolescent bravache.

    L’épuisement de la raison comme unique moteur de la connaissance de Soi marque le passage des Lumières au Romantisme. Le chemin de l’intérieur signifie que la connaissance du monde doit alors passer par les éprouvés, la vie onirique, la réceptivité à la nature et la prépotence de la catégorie du Moi, choses foncièrement étrangères à l’homme du XVIIIème siècle. En littérature, la vraie marque de la fin de la légende de don Juan, c’est la réapparition de l’objet maternel caché, le personnage marial que l’on retrouve dans la pièce de Zorilla, créée en 1844 et depuis.régulièrement jouée en Espagne, lors de la fête des morts.

    Au personnage paternel et phallique répondait la présence héroïque de l’adolescent bravache ; au retour du maternel perdu correspond, in petto, la honte, la culpabilité puis la pénitence et le pardon de l’enfant égaré

    Toutes ces composantes sont présentes dans l’univers mental de Mérimée. Il faut leurs ajouter la distance naturalistique de la description, qui est une tentative chez l’auteur de mettre à distance son propre romantisme par un certain dandysme. Dans " Les âmes du purgatoire ", nouvelle consacrée au thème donjuanique, on retrouve la bascule propre au siècle : le châtiment divin devient une affaire intime, il est révélé par le rêve. En plongeant don Juan vers la pénitence, Mérimée ouvre la possibilité de Carmen.

    Mérimée met en scène les aventures de Miguel de Mañara, dont il transforme le nom en don Juan de Maraña. Doit-on comprendre Marrane, juif faussement converti et parjure? Il emprunte le thème de sa nouvelle à une légende espagnole construite sur la base de faits historiques. Un chevalier de l’ordre de Calatrava, né à Séville en 1627 meurt à l’hôpital de la Charité en 1679, en demandant que son corps soit enterré sous le portail de l’église avec cette inscription : " Ci gisent les os et les cendres du pire homme qu’il y ait eu en ce monde, priez Dieu pour lui ".

    De la sorte, sa dépouille doit être éternellement foulée par les fidèles fréquentant la chapelle. Dane suite ironique, don Miguel de Mañara se voit proposé à la béatification. Mais pour redoubler sa vertu, il s’est construit toute une légende qui fait de lui, dans sa jeunesse, un don Juan exécrable, avant une conversion devenant alors miraculeuse. Il devient un personnage clé de basculement entre une vie légendaire, obéissant aux tempi et aux préoccupations donjuaniques, et une vie réelle de mortification pénitente, l'âge aidant.
     
     

  • Dette et repentance

  • Il s’agit d’un résumé légendaire du passage du thème baroque au romantisme, et don Juan de Marana devient une figure romantique de la repentance, sous la plume de Mérimée. Si j’insiste sur ce basculement, c’est parce qu’il nous permettra plus loin de comprendre l’horreur de Freud devant Carmen , la rage du " père-la-névrose " devant cet affranchissement d’avec la culpabilité du siècle, qui fonde la possibilité de la psychanalyse. C’est maintenant une femme ne craignant plus Dieu, sans conscience morale, même laïque, qui met à mal le lignage et ses pompes. Carmen a comme seul retour intérieur l’image de sa propre mort annoncée; celle ci scande la nouvelle de Mérimée, par les présages et les signes. Carmen est une femme absurde, elle sait que sa mort est liée à sa condition, sa mission doit on dire, dans une époque romantique où don Juan a versé chez les auteurs dans l’ordinaire de la névrose.

    Merimée opère en lui même la bascule historique entre don Juan et Carmen. Le passage de l'homme à la femme est cependant particulier dans son rapport au destin. A la différence du personnage du Tenorio, principe de liberté qui laisse aux époques – ainsi qu'aux metteurs en scène – une certaine liberté d'adaptation, Carmen est beaucoup plus figée par son histoire. Qui viendrait imaginer la conversion de Carmen et sa repentance, comme Antigone laissant Polynice aux chiens! Carmen, femme, jouit d'une liberté sacrificielle4.

    Comment cela s’opère-t-il dans l'oeuvre de Merimée? Don Juan ,après avoir mené une vie de débauche, de séduction et de meurtres, a encore le projet d’enlever une nouvelle fois une belle nonne à Dieu. Alors qu’il s’y prépare, il assiste dans une ambiance onirique à son propre enterrement, après avoir été terrorisé par un tableau de sa chambre représentant les souffrances des âmes du purgatoire. Un cortège de pénitents passe dans la rue. Il les interroge : ce sont encore des âmes du purgatoire, délivrées par les prières de sa mère, qui accompagnent don Juan vers sa dernière demeure. " Nous payons au fils la dette de la mère ; mais cette messe, c’est la dernière qu’il nous est permis de dire pour l’âme du Comte Don Juan de Maraña ". L’horloge de l’église sonne l’heure fixée pour l’enlèvement prévu de la nonne Teresa ; une voix dit " le temps est venu, est-il à nous ? ". don Juan s’écrie " Jésus " , tombe évanoui sur le pavé, puis se convertit illico au réveil.

    La conversion de don Juan – quel histoire ! – voit donc la réapparition de sa mère dans l’histoire et la représentation onirique de sa propre mort, associée à la pénitence. Il n’y a plus de manifestation paternelle, pierreuse et verticale de la divinité, a laquelle s’affrontait la présence de l’adolescent bravache. Avec la réapparition du personnage maternel, mort, purgatoire, pénitence passent dans le domaine onirique, par le chemin de l’intérieur. Don Juan, le juif marrane, se retrouve une maman pieuse, un gros cœur et un surmoi, ce qui constitue somme toute une bonne approche du Romantisme. Don Juan est mort, de honte..

    Le passage de don Juan à Carmen, de l'homme de légendes à la femme exotique se fait sur le même thème de l’insoumission du désir face au lien social, commentée par un homme. Don juan s'est converti, la place est libre.

    Mérimée trouve dans ses voyages, dans l’imaginaire de son temps la figure d’une gitane apatride et sans racines , sinon celles, mythiques, de l’Egypte ou celles plus terrestres du mensonge , lorsqu’elle s'invente une origine navarraise pour ferrer don Jose.

    Ce qui fait la différence entre Carmen et don Juan, tous deux andalous, c’est l’irruption du désir féminin qui, lorsqu’il refuse les liens, se lie de lui même à la mort , seul. Le désir d’une femme sans lignage, sans époux et sans enfant contient en lui même sa propre fin ; mais celle ci n’est pas imposée par l’ordre divin ; juste indiqué par quelques présages, où l’on devine quel sera l’instrument de sa mort, acceptée.

    Dans l’opéra, on bascule vers la jalousie de Jose qui tue Carmen parce quelle aime Escamillo et refuse de lui revenir. L’amour reste un oiseau rebelle, selon l’air connu, mais c’est au prix d’un affadissement vaudevillesque : il manque la tristesse lucide – sublime- de la Carmen de Mérimée, même si la musique tente de subvertir par sa générosité le polissage bienséant du thème. Dans le livret de Meilhac et Halevy, Carmen ne pouvait garder ses aspects de " contre-bande ", de pouliche ou de sorcière que Mérimée était aller chercher aussi bien "tras los montes " qu’au dedans de lui même.
     
     

  • L'espagnolade: du carmel au carmin

  • La nonne osa, dit la chronique,
    Au brigand par l’enfer conduit,
    Aux pieds de sainte véronique
    Donner un rendez-vous la nuit,
    A l’heure où les corbeaux croassent,
    Volant dans l’ombre par milliers
    Enfants, voici les bœufs qui passent, cachez vos rouges tabliers !
    Padilla voulait, anathème !
    Oubliant sa vie en un jour,
    Se livrer dans l’église même,
    Sainte à l’enfer, vierge à l’amour,
    Jusqu’à l’heure où s’effacent
    Les cierges sur les chandeliers,
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers !
    Or quand, dans la nef descendue
    La nonne appela le bandit,
    Au lieu de la voix attendue,
    C’est la foudre qui répondit,
    Dieu voulut que ses coups frappassent
    Les amants par Satan liés,
    Enfants, voici des bœufs qui passent,
    Cachez vos rouges tabliers
    Victor Hugo. La légende de la nonne. Ballades. 1823-1828.

    Dans l’univers romantique, l’Espagne fournit nombre de personnages qui sont des figures de l’amour maudit. " La nonne perdue ", ballade adorable de Victor Hugo mise en musique par Georges Brassens, représente un personnage intermédiaire entre la thématique donjuanique et l’aventure de Carmen. Novice ravie à Dieu par un brigand, elle est condamnée, selon le châtiment divin, à errer avec son séducteur dans les ruines nocturnes, telles les "âmes du purgatoire". Les amants ne pourront jamais se rejoindre, mais se chercheront pour l’éternité. L’intérêt n’est cependant plus du côté du ravisseur, mais de la femme damnée, " chaste prunelle espagnole " néanmoins perdue par son sexe[6].

    Ce rassemblement de destins violents et contraires est propre à ce que nous appellerons l’espagnolade, c’est à dire la vision exotique d’un orient farouche à portée de main , imaginée par le Romantisme français et toujours vivace, un taconeado suffit. On y retrouve le conflit entre l’austérité castillane et l’animalité sévillane, la rigueur des valeurs patriciennes et la vie dissolue du grand port des conquêtes, tourné désormais vers le continent noir de la féminité

    L’Espagne est une auberge espagnole où les écrivains français ont trouvé dans cette première moitié du 19eme siècle ce qu’ils y apportaient, mélangeant les noms, les genres et les époques. L’Espagne est la patrie des romantiques (Maingueneau) : ils y fréquentent un moyen âge fuligineux et une piété profonde qui leurs permet d’effacer le classicisme et les Lumières.

    L’infatigable Victor Hugo s’était déjà inspiré de la légende de Padilla, selon les auteurs orpheline ou reine des bohémiens, mais ayant en tous cas ensorcelé Don Pèdre 1er, roi de Castille et lui même personnage de fiction. Padilla inspira –entre autres- une tragédie à Voltaire et à Donizetti un opéra.

    Elle fit aussi écrire une nouvelle de facture anthropologique à Mérimée, qui ne pouvait parler de son romantisme qu’avec la distance de l’étude naturalistique. Le Romantisme français a toujours été quelque peu mondain…(Le Bris)[7].

    Ces courts exemples, choisis dans la multitude, montrent qu’il existe un engouement pour une Espagne romantique, mais qu’il s’agit d’abord d’un monde imaginaire, ensuite nourri par les voyages. Beaucoup d’écrivains parcourent l’Espagne. Nodier, Gautier, Flaubert Dumas, Chateaubriand, etc... Mais s'il existe des voyages, ce qu’il en reste est affaire de littérature: on traverse les Pyrénées pour écrire. Il s’agit d’un pays chimérique où dominent des personnages anachroniques, cruels et entiers.

    Parmi eux, la sorcière bohémienne est un succès littéraire assuré. Il lui faut cependant un jeu de contraste, un fond blanc pour que se détache le personnage infernal; ce seront les valeurs castillanes de l’honneur, de la pureté des femmes et du lignage vieux chrétien, de la loi de Dieu qui s’oppose en tout point à la créature satanique et sévillane, sorcière et bohémienne de surcroît. Carmen est libre parce que cali, gitane ; mais une fois sa rencontre scellée avec le vieux chrétien don Jose, elle sait qu’elle en mourra. Elle est libre lorsqu’elle reste en dehors du jeu du lignage. La promesse de mariage de Don José est la promesse de disparition même du personnage, engeance parthénogénétique décrite par Michelet dans " la sorcière ".

    L'Espagne est la terre des contrastes violents, c'est du moins ce que les littérateurs français viennent y chercher, après l'aventure napoléonienne. Le premier, Chateaubriand, lui trouvait déjà quelque chose de "voluptueux, religieux et guerrier"! A ce titre, il n’y a cependant aucune trace littéraire d’une Carmen dévergondée au delà des Pyrénées . Les encyclopédies espagnoles renvoient d’ailleurs au personnage français d’opéra. Carmen, c’est en espagnol le diminutif de Maria del Carmen, Marie du Carmel, Vierge de piété recluse dont l’ombre est Thérèse d’Avila .

    Les seules connotations passionnelles que l’on peut se permettre sont celles d’un mot proche, le carmin du rouge à lèvres, et naturellement le mot latin qui signifie chant, poésie, charme divinatoire6. S’il existe des accointances entre Carmen et Thérèse d’Avila, c’est peut être parce que cette dernière a fondé un ordre qui soustrayait déja les femmes aux hommes, aux hommes d’église. Il y a quelque chose de profondément évocateur dans la formule audacieuse de Marie-France Vieville : Carmen est " une petite sœur dévoyée de Thérèse d’Avila excédée, elle aussi de mourir de ne pas mourir "[1].

    Le personnage de Carmen est donc une invention française où se concentrent les mystères de l’Orient, un destin féminin pour la mort, dans un exotisme parfois caricatural comme un tableau " pompiers "- mais avec quel succès encore ! Il persiste alors un malentendu entre Espagnols et Français sur le personnage. Dans l'interprétation du rôle titre, Teresa Berganza se méfie de l'Espagne d'opérette, alors que Dominique Maingueneau affirme que "le mythe de Carmen n'a que faire de la véritable Espagne".[8] Mais y a t-il vraiment contradiction ?

    Carmen n’est pas un personnage d’opérette, la musique l’atteste et c’est là toute l’ambiguïté - le genre - de l’œuvre de Bizet, dont on joue maintenant une version raccourcie. Carmen est un personnage foncièrement délétère qui trouve ses origines dans la sorcière, représentante des lois de la nature et du désir.
     
     

  • La sorcière ou l’aventurière ? la femme absurde.

  • "  la pauvre sibylle, engourdie à son morne foyer de feuilles, battue de la bise cuisante, sent au cœur la verge sévère. Elle sent son isolement, mais cela la redresse."

    Michelet. La sorcière. 1862
    Ce passage, digne de " l’album de la comtesse " et fort significatif sur l'investissement phallique du personnage, nous introduit directement à l’examen de deux types de femmes imaginaires " hors lignage " opposés dans ce milieu du siècle : la femme d’aventure et l’aventurière7. La première est moyenâgeuse et orientale, elle assume son désir diabolique ; l’autre est occidentale, libertine ou demi-mondaine. L’une est victime de ses choix, l’autre des hommes8.

    Nous sommes donc ici dans la première configuration, dont l’archéologie sera écrite quelques temps plus tard par celui qui dit " se sentir profondément fils de la femme ", Michelet[9].

    Mérimée rencontre donc une sorcière en chair et en os en Espagne. Son premier témoignage sur l’existence de Carmen tient dans un petit récit de son voyage à Valence en 1830, qui s’intitule " les sorcières espagnoles " . On y découvre la Carmencita, " très jolie fille, point trop basanée " dont il fait le croquis. Son guide le met en garde contre ce qui pourrait être une sorcière, même novice. " D’abord putain, ensuite maquerelle, enfin sorcière (..) la fille commence, la mère est déjà arrivée au port ". L’anthropologue ne semble point trop en frémir, mais retient la leçon : il vient de rencontrer une figure erratique du mythe de l’animalité ; séduisante en diable, qui plus est.

    Nous ne reviendrons pas ici sur l’itinéraire de la sorcière à travers les âges, Michelet l’a fait. De plus, ce parcours a été largement commenté, dans ses rapports à la féminité [10.11.12.13]. Ce qui nous importe, c’est de trouver la figure d’une sorcière " laïcisée " ou se fonde une nouvelle féminité, comme fantasme masculin mais aussi comme nouvel espace de liberté qu'ont connu nos mères.

    La gitane apatride et païenne en représente l’aboutissement. Sa haine pour la vierge Marie, la " Majari ", son refus de tout lien durable, sa furie érotique lors de la rencontre de la rue du Candilejo la situe hors sacrements et comme leur négatif obligé. Elle est liée à la nature et au plaisir, à l’animalité.

    L’animalité, au XIXème siècle, ce sera bientôt la dégénérescence ; mais c’est d’abord le refus de céder sur ses parts de jouissance, sans conscience morale et sans punition névrotique intérieure. Cela entraîne une réaction furieuse de Freud qui, s’adressant à sa " Martoune " dit , en 1883: " je me rappelle de ce que j’ai pensé pendant une représentation de Carmen : la canaille donne libre cours à ses appétits et nous, nous nous privons (.. ) Ainsi nous nous efforçons plutôt d’éviter la souffrance que de rechercher le plaisir" [14]

    Cette petite rage judéo-chrétienne ne doit cependant pas nous faire oublier combien Carmen est de son temps: figure imaginaire sortie de la tête d’un bonapartiste un peu salonnard. " La canaille ", en l’occurrence, c’est le " mal ", cette laïcisation du péché originel ; Carmen et don Jose sont aussi des figures naturalistiques de la Chute, laîcisées.

    En dehors de la métaphore de la " pouliche du haras de Cordou ", l’animalité sensuelle de Carmen est suggérée dans sa proximité d’avec le taureau de combat, figure vivante du Minotaure . Mais comme le note Dominique Maingueneau, les rôles tenus par le toréador et le taureau, dans leur renvois à Jose et Carmen sont interchangeables, il n’y a pas de sens stable. Le duel mortel n’est pas univoque, chacun peut y jouer le matador ou la bête9.

    L’animalité de la fille d’Eve défait le lien, le lignage ou la fonction père ; sans ruse, à cœur ouvert10.

    Dans ce mouvement de rencontres, on notera que rien n’est latent, tout est manifeste. Michelet reprendra cette révolte du corps contre " l’ambition de haute pureté stérile ", chez les nonnes satanisées qui hurlent dans les cloîtres du moyen âge. Alors que le style oratoire de Michelet colle à son sujet, le dandisme de Mérimée lui fait retrouver une distance toute classique, sous forme de l’étude naturalistique d’une orientale, qu'il peut être aimée.
     
     

  • Le beau mal11

  • " Le problème de la féminité vous préoccupe aussi puisque vous êtes homme. Pour les femmes qui se trouvent parmi vous, la question ne se pose pas puisqu’elle sont elles mêmes l’énigme dont nous parlons " !
    S. Freud. La féminité[16]

    Si la féminité est une affaire d’homme, cela vaut surtout pour les écrivains. Ce dont ils se départissent dans les personnages, de Marguerite à Carmen, renvoie les hommes à… leur ouvrage, comme on disait autrefois de la couture ou de la tapisserie, c'est à dire au risque d'une ambiguïté sexuelle exposée dans l'œuvre.

    Dans le chapitre deux, juste avant de mettre symboliquement José à mort, en lui jetant entre les deux yeux sa fleur de cassie, Carmen lui dit :

    " allons, mon cœur, fais moi cette aune de dentelle noire pour une mantille, épinglier de mon âme ! "

    Carmen n’est cependant jamais une virago, elle est une voleuse d’homme, de désir d’homme. Contrairement à la demi mondaine, elle n’est pas soumise au désir du partenaire et de plus elle connaît la loi, celle du clan ou plus largement celle des hommes, qui ne lui permet pas d’aimer à sa guise ou de se lier à un payllo.

    Mais la singularité des lois du clan gitan est secondaire. Elle est d'ailleurs peu évoquée dans la nouvelle de Mérimée. Le rôle de Carmen va bien au delà d'une traîtrise à ses origines. Carmen est en mission, dont la solde sera la mort, acceptée avec tristesse mais sans révolte. Comme toute sorcière elle est investie d’une autre loi, celle du désir lié au corps, dont la mort est la seule limite. Cela nous renvoie à la vérité profonde de Carmen : elle n’est pas libre, mais elle créée un espace de liberté. La féminité de Carmen est conduite vers son destin, à travers la haine d’avoir aimé. Don Juan est dans la répétition de la maîtrise de l’autre sans aucun retour intérieur, du moins dans sa forme purement baroque. Carmen hait ce désir lié à sa liberté parce que rien ne lui appartient vraiment ; elle perçoit la facticité de cette même liberté dont elle ne peut s’échapper qu’en s’identifiant au néant qui lui est promis.

    Carmen est une bohémienne et forcément une voleuse, on le sait depuis Cervantes et l’une de ses " Nouvelles exemplaires " : la Gitanilla[17]. Plus exactement, elle est l’aventurière voleuse du désir masculin, celui de don Juan, ou des hommes en général. La main du Fatum lui apparaît sous la figure du soldat qui doit l’emprisonner mais la libère, rompant quant à lui la loi de son clan un peu ballot. La mort l’un pour l’autre, l’un par l’autre, avec remords et culpabilité pour don José ; sans aucun retour intérieur de ce genre pour Carmen.

    Carmen est une infidèle, dans l’amphibologie du terme : une traînée et une moricaude, qui crée quelque chose de scandaleux : ni mama ni puta, mais investie d’une liberté mortelle. Cette liberté trop forte, à l’instar de don Juan, n’est pas une manière de vivre, mais une manière de rêver, née de l’imaginaire d’un écrivain possédé par la question de la femme et de son animalité.

    Qu’est-ce qui est scandaleux chez Carmen : sa conduite ? ses amants ? sa sensualité crue ? tout cela ferait petite-bière aujourd’hui. Non, ce qui est scandaleux, notamment pour Freud et son siècle, c’est son absence totale de culpabilité et de remords, ce sentiment si propre a la route intérieure12. Carmen est un renoncement aux promesses d’éternité, une acceptation de l’absurde : l’animalité de sa finitude et l’inanité du désir. Mais, se faisant, elle devient un surplus d’humanité, non son contraire, même si c’est au prix d’une supercherie : ce vol de désir d’homme où se fonde une féminité nouvelle naît par le dessaisissement d'un peu de lui même par Mérimée, lors d'une rencontre amoureuse. Ni honte personnelle, ni culpabilité vis à vis d'un dogme n'en découlent.

    Don juan, dans son trajet historique et sa montée vers la musique, était passé de la pulsion vers l'appropriation de Soi. La gitane, ultima Pandora, a libéré l’espérance qui n’était qu’illusion. Elle laisse aux femmes le pouvoir de dire non à tout, au nom de l'être pour la mort.
     

    Pouvons nous étouffer le vieux, le long remords (---)
    Dis le moi belle sorcière, oh ? Dis si tu le sais
    Baudelaire. L'irréparable

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    Bibliographie

    [1] Bizet
    Carmen, " L’avant scène, Mars-Avril, 1980

    [2] P. Mérimée
    " Romans et nouvelles ", Paris, Garnier, 1967.

    [3] C. NACHIN
    Le deuil d'amour.

    [4] T. Tremine
    Don Juan ou le Soi grandiose in " Don Juan ou la fugue de la séduction ", Arles, Actes sud, 2000.

    [5] A. CAMUS
    L'homme révolté. Paris Gallimard 2000.

    [6] V. Hugo
    Odes et ballades. " Œuvres complètes ", Rencontres, 1968

    [7] M. Le Bris
    Journal du Romantisme. " Skira " , Genève 1981

    [8] D. Maingueneau.
    Carmen, " les racines d’un mythe ", Paris, Editions du Sorbier, 1985.

    [9] J. Michelet.
    " La sorcière ", Paris, G.F. Flammarion 1966

    [10] C. Clement, H. Cixous.
    " La jeune née ", Paris, 10/18, 1975

    [11] M. Montrelay
    L’ombre et le nom. " Les éditions de Minuit ", Paris 1977.

    [12] M.Safaouan
    La sexualité féminine. " Le champ freudien. Editions du Seuil. Paris 1976

    [13] P.Autagnier-Sparaini, J. Clavreul, F. Perrier, G. Rosolato, J.P Valabrega
    " Le désir et la perversion " , Paris, Le Seuil 1988.

    [14] S. Freud
    Correspondance 1873-1939, Paris, Gallimard, 1966.

    [15] S. , E., Panofsky
    La boite de Pandore. " F. Hazan " Paris 1990

    [16] La féminité in "les nouvelle conférences sur la psychanalyse",
    Paris, Gallimard 1971.

    [17] M. de Cervantes Saavedra,
    La gitanilla, in " novelas exemplares ", Barcelona, Editorial Ramon Sopeña, 1951.

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